"Eloge de la graisse"
Extrait de "Eloge de la graisse", d'Olivier Bardolle (J.-C. Gawsewitch éditeur)
"On l’a déjà évoqué mais insistons quand même car il se pourrait bien que nous soyons au cœur du sujet : si la grosse se donne, la belle se vend. Ça change tout. Tel est bien le plus bel éloge que l’on puisse faire à la graisse : la gratuité. La belle qui se fait belle, qui se sait belle, est toujours putain dans l’âme. Il s’agit de « tirer parti » de cette beauté fugace qui a coûté tant de temps, tant d’efforts, tant d’argent, cette beauté incertaine, toujours précaire, difficile à maintenir dans son éclat (question de fraîcheur, d’ailleurs on parle bien de « chair fraîche »…). Comment séduire et êtr
e choisie, parmi tant de participantes, par Greg le Millionnaire, Gatsby le Magnifique, Rhett l’Aventurier, ou par le prince de Monaco dont la paternité ne cesse de s’étendre ? L’affaire est d’importance. C’est qu’il faut se mettre à l’abri du besoin [1] , réussir à perpétuer ses gènes avec un maximum de tranquillité, et puis aussi pouvoir se passer tous ces petits caprices sans lesquels la vie serait ennuyeuse. Il s’agit d’une course de vitesse, car le temps de la beauté est court (« Mignonne, allons voir si la rose… »). Comme l’athlète de haut niveau, dopé, surentraîné, obsessionnel, la belle jeune fille sait bien que la carrière est brève, il est vital d’attraper l’homme le plus puissant possible (puissant dans tous les sens du terme) au plus vite, la concurrence est rude et l’on s’épuise rapidement à ce jeu-là. Et même s’il est de bon ton de ne pas l’admettre, de s’indigner, de se mentir à soi-même en prétendant ne s’intéresser qu’à l’humour, à la gentillesse, à la noblesse des sentiments, il n’empêche qu’au moment de signer, le réflexe sécuritaire joue à plein, en particulier chez la « très belle jeune fille » parfaitement consciente de sa valeur. Après tout, une telle beauté n’est pas faite pour les cochons ratés, non mais ! Comme le note parfaitement Tiqqun, « la jeune fille est présentement le plus luxueux des biens qui circulent sur le marché des denrées périssables, la marchandise-phare de la cinquième révolution industrielle qui sert à vendre toutes les autres, de l’assurance-vie à la centrale nucléaire, le rêve monstrueux et bien réel du plus intrépide, du plus fantasque des commerçants : la marchandise autonome, qui marche, parle et fait taire, la chose enfin vivante, qui ne saisit plus le vif, mais le digère. Trois millénaires du labeur inlassable de milliards d’existences de boutiquiers replets, génération suivant génération, trouvent leur couronnement génial dans la jeune fille : car elle est la marchandise qu’il est interdit de brûler, le stock qui s’engendre lui-même, la propriété indéniable et inaccessible pour laquelle il faut cependant payer, la vertu qui sans arrêt se monnaie, elle est la catin qui exige le respect, la mort se mouvant en elle-même, elle est la loi et la police tout ensemble… Qui n’a, par éclairs, entrevu dans sa beauté définitive et funèbre le sex-appeal de l’inorganique [2] ? »
Alors, après une telle tirade, toujours envie d’être belle ? a-t-on envie de demander à la première demoiselle. Est-ce vraiment nécessaire de vivre ce chemin de croix, à la recherche du maximum de beauté ? Ne faudrait-il pas l’oublier enfin, cette beauté tyrannique, s’en tenir à l’écart, éviter de l’exacerber ? Fort heureusement, c’est ce que font une majorité de prodigieuses belles filles qui ont décidé de s’ignorer en tant que telles, en tenant Narcisse à distance, en élevant de beaux enfants tout en menant une vie pleinement normale. Pour autant, la folie s’est développée ces dernières années et a contaminé un nombre croissant de gamines qui ont toutes découvert la séduction et ses manigances à travers Barbie et ses accessoires (Ken entre autres…) et l’ont poursuivie à l’adolescence avec Paris Hilton. Il arrive même que ce soient leurs propres mères qui les initient précocement à leur future destinée de « belle jeune fille ». Ainsi peut-on lire sous la plume d’Ondine Millot (Libération du 22 mai 2006) un article intitulé « Mini-miss mais elles font le maximum » : « Il est 13 h 30 ce samedi 20 mai, soit une heure avant le début de l’élection de “Mini-miss France, mini-star”, “l’événement” qui réunit 66 “jeunes filles” de 6 à 13 ans et leurs familles hystérisées dans une salle de spectacle parisienne. Sur un coin de la scène, une petite brune à la mine angoissée répète ses entrechats. “C’est une bonne expérience pour elle, apprendre à se mesurer à un public”, dit la mère de Joana, 8 ans. “On vient surtout pour participer”, ajoute-t-elle, expliquant qu’elle a eu vent de l’élection via un site Internet de casting où elle a inscrit sa fille. “Mais il paraît qu’il y aura des producteurs dans la salle…” Un peu plus loin, Lætitia, mère de Margot, 7 ans, et d’Ophélie, 10 ans, rajuste les badges de ses filles. “Elles ont l’habitude, Margot a déjà gagné 29 écharpes, et Ophélie 40, dit-elle. Des concours de beauté, chez nous, dans le Nord, il y en a beaucoup. C’est autant une passion pour moi que pour elles. Et puis, je pense que ça peut leur servir plus tard, même pour les aider à trouver un emploi.” La mère de Morgane, 8 ans, “Mini-miss Forbach” et “Mini-miss Moselle prix du public”, reconnaît qu’elle a plus de frissons que sa fille. “On se demande parfois si c’est pas pour nous qu’on fait ça… On réalise notre rêve à travers elle.” De fait, le changement de costume a bien eu lieu, et les poupées Corolle se sont transformées en mini-pouffes. Jeans taille basse déchirés, frangés, incrustés de strass, caracos moulants, brillants et ventres à l’air, elles se succèdent sur scène pour chanter Lorie ou Amel Bent. “J’espère que ma fille ira loin”, confie une mère en coulisse à une caméra. »
Elle ira peut-être loin, mais de quel lointain s’agit-il ? (En tout cas, il est peu probable qu’elle excelle à Polytechnique.) C’est ainsi que l’apprentissage pour faire « belle jeune fille » commence très tôt, dès la plus petite enfance, comme chez les petits rats. En fait, le « lointain » en question, c’est la grande ville, la ville de plus en plus grande, jusqu’à la consécration parisienne, sur la scène de l’Empire, ou sur les plateaux de TF1. C’est ainsi que les belles filles, au fil des dernières décennies, ont déserté les campagnes. Il n’y a plus de belle fille aujourd’hui pour tenir la caisse de la boulangerie de Saint-Omer-les-Deux-Églises (d’ailleurs la boulangerie a fermé, tout le monde va désormais à l’hypermarché situé à la périphérie de la grande ville voisine), on ne voit plus de ces créatures rêveuses et ardentes, à la beauté du diable, qui autrefois mettaient le feu au village lors de la fête des pompiers (telle Adjani dans l ’ é té meurtrier). Elles sont toutes « montées à la ville », désormais, pour devenir chanteuses, mannequins, actrices, elles savent qu’elles ont une « valeur de beauté » qu’il va falloir monnayer contre une vie éblouissante, féérique, super bluffante (croient-elles).
Tel que le relate Tecknikart, le magazine de la jeunesse éveillée, « tout a un prix, même le sexe », et de préciser que « c’est ce qu’aimerait nous faire croire Roy Baumeister, un économiste de l’université de Floride qui étudie les rapports amoureux comme des transactions commerciales dont les cours seraient fixés par les variations du marché (les rencontres humaines). Dans une étude à scandale intitulée Sexual Economics, l’économiste compare les relations hétérosexuelles à une place boursière, où les hommes tentent d’obtenir du sexe auprès des femmes en échange d’autres biens et services. Pourquoi juste hétérosexuelles ? Parce que, selon Baumeister, le sexe est spécifiquement une richesse féminine, là où la sexualité masculine ne s’échange pas avec d’autres valeurs : “Le prix du sexe évolue en fonction de l’offre et de la demande, la compétition entre vendeurs, les variations du produit, la collusion entre distributeurs et bien d’autres facteurs”, explique Baumeister. Autrement dit, la nature des sentiments n’y changerait rien : le sexe serait bien le fruit d’échange de richesse entre hommes et femmes. “Une relation sexuelle est une négociation entre deux parties qui surveillent leurs coûts et leurs bénéfices. Tout est possible à partir du moment où chacun gagne plus qu’il ne perd”, conclut Baumeister. Un milliardaire a bien payé 88 000 euros pour rouler une pelle à Kate Moss… »
C’est aussi ce qu’induisait Georges Bataille en affirmant « qu’une femme se tient elle-même pour un objet que sans cesse elle propose à l’attention des hommes ». En somme, il faut toujours « se vendre », que ce soit en sept minutes dans le speed-dating ou en affichant une fiche technique la plus affriolante possible sur le site Meetic qui, lui, se présente carrément comme un « catalogue de produits » classés par catégories (sexe, âge, région, profession, etc.), « produits » soumis à une véritable compétition de par la profusion de l’offre (il faut présenter son meilleur profil — ça triche même énormément), mais surtout « produits de consommation » rapides, jetables, interchangeables (l’aspect comparatif étant induit dans le procédé même). C’est là où la grosse est sauvée, parce qu’elle n’ose pas s’afficher ainsi : ses complexes la préservent de tels délires, la mettent à l’abri de l’hystérie séductrice. Son temps à elle, c’est la lenteur, elle est lourde et lente, elle est aussi hors mode, hors cote, il n’y a pas de marché (sauf pour quelques amateurs éclairés et suspects…), elle n’est pas dans le rapport qualité-prix-performance. Elle est pleinement humaine, elle n’est pas femme-objet. C’est ainsi, et bien qu’elle soit frustrée de « ne pas en être » (elle croit que les autres s’amusent bien sur leur manège), qu’elle est davantage tournée vers sa beauté « intérieure » pour la faire émaner en toute inconscience et en faire profiter autrui ; elle est de la sorte plus attentive à ce qui l’entoure, plus généreuse, plus sympathique, elle règne là où la belle se bat. Surtout, elle n’en fait pas trop, sa corpulence l’empêche de se perdre dans l’activité frénétique (indispensable à la belle jeune fille qui veut le rester), elle est naturellement paresseuse, pas championne du tout. C’est ce trait de caractère qui faisait dire à Tchekhov : « Je tiens que le bonheur est impossible sans la paresse. Mon idéal est de ne rien faire et d’aimer une grosse fille. » Cher homme sage, que ce conseil ne contamine-t-il davantage nos contemporains qui mettent tant d’ardeur à se pourrir la vie avec leur maltraitance maigrisseuse, au lieu de se soumettre à l’humaine condition avec la petite dose de flegme et de fatalité que cela implique. Mais non, comme le souligne Suzanne Kadar dans un essai au vitriol sur la prédation masculine [3] : « Éternellement fraîches, éternellement neuves devons-nous nous montrer, et surtout le rester, à notre corps défendant. Force est de nous rendre conformes à la vision des hommes en étant à jamais regardables, désirables, jolies, et bien d’autres choses encore que la décence (ou mon éducation ringarde) m’interdit d’évoquer. Il y va de notre peau, au sens fort. Laquelle doit rester, au-delà du biologiquement possible, parfaitement lisse, méticuleusement glabre, adorablement douce, impeccablement tendue. Mais, grands dieux, à quel prix ! » Effectivement, le prix est exorbitant, pour maintenir une belle jeune fille en état, il faut y consacrer un temps fou et disposer de gros moyens. Marie-Antoinette (le film, pas le personnage historique) illustre à merveille le phénomène de la jeune fille. Elle est belle, elle est charmante, elle est gaie, mutine, fraîche, elle fait la fête tout le temps, elle s’amuse avec ses amis, elle fait ce qu’elle veut avec ses cheveux, elle change constamment de toilettes, de chaussures, de bijoux, mais que demande le peuple ? (Du pain, mademoiselle !) Marie-Antoinette est l’idéal du film de jeune fille, réalisé par une jeune fille, Sofia Coppola. C’est un monde délicieux (ce n’est pas Versailles), parfumé, meringué, irréel, comme la vie idéale de jeune fille présentée par les magazines féminins qui ont « adôoré » le film. Évidemment Marie-Antoinette (le film) s’arrête à la veille de la Révolution et du bain de sang (l’excès de meringue conduit toujours au bain de sang). Une telle apothéose de jeune fille ne peut que connaître la tragédie de la profanation la plus sanglante, parce qu’elle est tout simplement insupportable. Marie-Antoinette eût-elle été une grosse jeune fille, le peuple de Paris l’eût peut-être épargnée. Mais sa finesse, tout aristocratique, traduisait l’élite, la morgue, le pouvoir accaparateur. Alors que l’action de couper la tête d’une grosse jeune fille, perçue comme « ingrate », aurait perdu de sa force symbolique, revêtu un effet vaguement obscène, et gratuitement saignant. Cela n’aurait pas fait jubiler les tricoteuses au pied de l’échafaud mais aurait pu les mettre mal à l’aise en leur renvoyant une image bien trop proche d’elles-mêmes. C’est ainsi, même si les grosses sont souvent dans leur jeunesse des souffre-douleur de la vie ordinaire, on ne leur en veut jamais vraiment, elles paraissent inoffensives, résignées, et surtout sans prétentions pour ce qui concerne la vie sociale et politique. En somme, la grosse n’est pas prise au sérieux, y compris sur le plan sexuel. C’est bien pour cela qu’on y entre et qu’on en sort comme dans un moulin, mais comme elle ne crée pas de tensions, on la trouve aussi amicale, consolatrice, et apaisante. Et les hommes, surtout les hommes mûrs et riches, qui sont sultans dans l’âme, ont toujours une ou deux maîtresses bien grasses pour les délices de la chair dans leur harem. Maîtresses, faut-il le préciser, délibérément ignorées, reniées, cachées aux regards des autres. C’est une question de standing, on ne sort et n’exhibe que les belles jeunes filles (avec lesquelles parfois on ne couche même pas, ou peu) afin d’étaler sa puissance, son bon goût, sa bonne fortune, et on rentre après minuit, enveloppé par les ténèbres, retrouver sa grosse qui vous attend à bras ouverts, généreuse, reconnaissante et maternelle."
"On l’a déjà évoqué mais insistons quand même car il se pourrait bien que nous soyons au cœur du sujet : si la grosse se donne, la belle se vend. Ça change tout. Tel est bien le plus bel éloge que l’on puisse faire à la graisse : la gratuité. La belle qui se fait belle, qui se sait belle, est toujours putain dans l’âme. Il s’agit de « tirer parti » de cette beauté fugace qui a coûté tant de temps, tant d’efforts, tant d’argent, cette beauté incertaine, toujours précaire, difficile à maintenir dans son éclat (question de fraîcheur, d’ailleurs on parle bien de « chair fraîche »…). Comment séduire et êtr
e choisie, parmi tant de participantes, par Greg le Millionnaire, Gatsby le Magnifique, Rhett l’Aventurier, ou par le prince de Monaco dont la paternité ne cesse de s’étendre ? L’affaire est d’importance. C’est qu’il faut se mettre à l’abri du besoin [1] , réussir à perpétuer ses gènes avec un maximum de tranquillité, et puis aussi pouvoir se passer tous ces petits caprices sans lesquels la vie serait ennuyeuse. Il s’agit d’une course de vitesse, car le temps de la beauté est court (« Mignonne, allons voir si la rose… »). Comme l’athlète de haut niveau, dopé, surentraîné, obsessionnel, la belle jeune fille sait bien que la carrière est brève, il est vital d’attraper l’homme le plus puissant possible (puissant dans tous les sens du terme) au plus vite, la concurrence est rude et l’on s’épuise rapidement à ce jeu-là. Et même s’il est de bon ton de ne pas l’admettre, de s’indigner, de se mentir à soi-même en prétendant ne s’intéresser qu’à l’humour, à la gentillesse, à la noblesse des sentiments, il n’empêche qu’au moment de signer, le réflexe sécuritaire joue à plein, en particulier chez la « très belle jeune fille » parfaitement consciente de sa valeur. Après tout, une telle beauté n’est pas faite pour les cochons ratés, non mais ! Comme le note parfaitement Tiqqun, « la jeune fille est présentement le plus luxueux des biens qui circulent sur le marché des denrées périssables, la marchandise-phare de la cinquième révolution industrielle qui sert à vendre toutes les autres, de l’assurance-vie à la centrale nucléaire, le rêve monstrueux et bien réel du plus intrépide, du plus fantasque des commerçants : la marchandise autonome, qui marche, parle et fait taire, la chose enfin vivante, qui ne saisit plus le vif, mais le digère. Trois millénaires du labeur inlassable de milliards d’existences de boutiquiers replets, génération suivant génération, trouvent leur couronnement génial dans la jeune fille : car elle est la marchandise qu’il est interdit de brûler, le stock qui s’engendre lui-même, la propriété indéniable et inaccessible pour laquelle il faut cependant payer, la vertu qui sans arrêt se monnaie, elle est la catin qui exige le respect, la mort se mouvant en elle-même, elle est la loi et la police tout ensemble… Qui n’a, par éclairs, entrevu dans sa beauté définitive et funèbre le sex-appeal de l’inorganique [2] ? »Alors, après une telle tirade, toujours envie d’être belle ? a-t-on envie de demander à la première demoiselle. Est-ce vraiment nécessaire de vivre ce chemin de croix, à la recherche du maximum de beauté ? Ne faudrait-il pas l’oublier enfin, cette beauté tyrannique, s’en tenir à l’écart, éviter de l’exacerber ? Fort heureusement, c’est ce que font une majorité de prodigieuses belles filles qui ont décidé de s’ignorer en tant que telles, en tenant Narcisse à distance, en élevant de beaux enfants tout en menant une vie pleinement normale. Pour autant, la folie s’est développée ces dernières années et a contaminé un nombre croissant de gamines qui ont toutes découvert la séduction et ses manigances à travers Barbie et ses accessoires (Ken entre autres…) et l’ont poursuivie à l’adolescence avec Paris Hilton. Il arrive même que ce soient leurs propres mères qui les initient précocement à leur future destinée de « belle jeune fille ». Ainsi peut-on lire sous la plume d’Ondine Millot (Libération du 22 mai 2006) un article intitulé « Mini-miss mais elles font le maximum » : « Il est 13 h 30 ce samedi 20 mai, soit une heure avant le début de l’élection de “Mini-miss France, mini-star”, “l’événement” qui réunit 66 “jeunes filles” de 6 à 13 ans et leurs familles hystérisées dans une salle de spectacle parisienne. Sur un coin de la scène, une petite brune à la mine angoissée répète ses entrechats. “C’est une bonne expérience pour elle, apprendre à se mesurer à un public”, dit la mère de Joana, 8 ans. “On vient surtout pour participer”, ajoute-t-elle, expliquant qu’elle a eu vent de l’élection via un site Internet de casting où elle a inscrit sa fille. “Mais il paraît qu’il y aura des producteurs dans la salle…” Un peu plus loin, Lætitia, mère de Margot, 7 ans, et d’Ophélie, 10 ans, rajuste les badges de ses filles. “Elles ont l’habitude, Margot a déjà gagné 29 écharpes, et Ophélie 40, dit-elle. Des concours de beauté, chez nous, dans le Nord, il y en a beaucoup. C’est autant une passion pour moi que pour elles. Et puis, je pense que ça peut leur servir plus tard, même pour les aider à trouver un emploi.” La mère de Morgane, 8 ans, “Mini-miss Forbach” et “Mini-miss Moselle prix du public”, reconnaît qu’elle a plus de frissons que sa fille. “On se demande parfois si c’est pas pour nous qu’on fait ça… On réalise notre rêve à travers elle.” De fait, le changement de costume a bien eu lieu, et les poupées Corolle se sont transformées en mini-pouffes. Jeans taille basse déchirés, frangés, incrustés de strass, caracos moulants, brillants et ventres à l’air, elles se succèdent sur scène pour chanter Lorie ou Amel Bent. “J’espère que ma fille ira loin”, confie une mère en coulisse à une caméra. »
Elle ira peut-être loin, mais de quel lointain s’agit-il ? (En tout cas, il est peu probable qu’elle excelle à Polytechnique.) C’est ainsi que l’apprentissage pour faire « belle jeune fille » commence très tôt, dès la plus petite enfance, comme chez les petits rats. En fait, le « lointain » en question, c’est la grande ville, la ville de plus en plus grande, jusqu’à la consécration parisienne, sur la scène de l’Empire, ou sur les plateaux de TF1. C’est ainsi que les belles filles, au fil des dernières décennies, ont déserté les campagnes. Il n’y a plus de belle fille aujourd’hui pour tenir la caisse de la boulangerie de Saint-Omer-les-Deux-Églises (d’ailleurs la boulangerie a fermé, tout le monde va désormais à l’hypermarché situé à la périphérie de la grande ville voisine), on ne voit plus de ces créatures rêveuses et ardentes, à la beauté du diable, qui autrefois mettaient le feu au village lors de la fête des pompiers (telle Adjani dans l ’ é té meurtrier). Elles sont toutes « montées à la ville », désormais, pour devenir chanteuses, mannequins, actrices, elles savent qu’elles ont une « valeur de beauté » qu’il va falloir monnayer contre une vie éblouissante, féérique, super bluffante (croient-elles).
Tel que le relate Tecknikart, le magazine de la jeunesse éveillée, « tout a un prix, même le sexe », et de préciser que « c’est ce qu’aimerait nous faire croire Roy Baumeister, un économiste de l’université de Floride qui étudie les rapports amoureux comme des transactions commerciales dont les cours seraient fixés par les variations du marché (les rencontres humaines). Dans une étude à scandale intitulée Sexual Economics, l’économiste compare les relations hétérosexuelles à une place boursière, où les hommes tentent d’obtenir du sexe auprès des femmes en échange d’autres biens et services. Pourquoi juste hétérosexuelles ? Parce que, selon Baumeister, le sexe est spécifiquement une richesse féminine, là où la sexualité masculine ne s’échange pas avec d’autres valeurs : “Le prix du sexe évolue en fonction de l’offre et de la demande, la compétition entre vendeurs, les variations du produit, la collusion entre distributeurs et bien d’autres facteurs”, explique Baumeister. Autrement dit, la nature des sentiments n’y changerait rien : le sexe serait bien le fruit d’échange de richesse entre hommes et femmes. “Une relation sexuelle est une négociation entre deux parties qui surveillent leurs coûts et leurs bénéfices. Tout est possible à partir du moment où chacun gagne plus qu’il ne perd”, conclut Baumeister. Un milliardaire a bien payé 88 000 euros pour rouler une pelle à Kate Moss… »
C’est aussi ce qu’induisait Georges Bataille en affirmant « qu’une femme se tient elle-même pour un objet que sans cesse elle propose à l’attention des hommes ». En somme, il faut toujours « se vendre », que ce soit en sept minutes dans le speed-dating ou en affichant une fiche technique la plus affriolante possible sur le site Meetic qui, lui, se présente carrément comme un « catalogue de produits » classés par catégories (sexe, âge, région, profession, etc.), « produits » soumis à une véritable compétition de par la profusion de l’offre (il faut présenter son meilleur profil — ça triche même énormément), mais surtout « produits de consommation » rapides, jetables, interchangeables (l’aspect comparatif étant induit dans le procédé même). C’est là où la grosse est sauvée, parce qu’elle n’ose pas s’afficher ainsi : ses complexes la préservent de tels délires, la mettent à l’abri de l’hystérie séductrice. Son temps à elle, c’est la lenteur, elle est lourde et lente, elle est aussi hors mode, hors cote, il n’y a pas de marché (sauf pour quelques amateurs éclairés et suspects…), elle n’est pas dans le rapport qualité-prix-performance. Elle est pleinement humaine, elle n’est pas femme-objet. C’est ainsi, et bien qu’elle soit frustrée de « ne pas en être » (elle croit que les autres s’amusent bien sur leur manège), qu’elle est davantage tournée vers sa beauté « intérieure » pour la faire émaner en toute inconscience et en faire profiter autrui ; elle est de la sorte plus attentive à ce qui l’entoure, plus généreuse, plus sympathique, elle règne là où la belle se bat. Surtout, elle n’en fait pas trop, sa corpulence l’empêche de se perdre dans l’activité frénétique (indispensable à la belle jeune fille qui veut le rester), elle est naturellement paresseuse, pas championne du tout. C’est ce trait de caractère qui faisait dire à Tchekhov : « Je tiens que le bonheur est impossible sans la paresse. Mon idéal est de ne rien faire et d’aimer une grosse fille. » Cher homme sage, que ce conseil ne contamine-t-il davantage nos contemporains qui mettent tant d’ardeur à se pourrir la vie avec leur maltraitance maigrisseuse, au lieu de se soumettre à l’humaine condition avec la petite dose de flegme et de fatalité que cela implique. Mais non, comme le souligne Suzanne Kadar dans un essai au vitriol sur la prédation masculine [3] : « Éternellement fraîches, éternellement neuves devons-nous nous montrer, et surtout le rester, à notre corps défendant. Force est de nous rendre conformes à la vision des hommes en étant à jamais regardables, désirables, jolies, et bien d’autres choses encore que la décence (ou mon éducation ringarde) m’interdit d’évoquer. Il y va de notre peau, au sens fort. Laquelle doit rester, au-delà du biologiquement possible, parfaitement lisse, méticuleusement glabre, adorablement douce, impeccablement tendue. Mais, grands dieux, à quel prix ! » Effectivement, le prix est exorbitant, pour maintenir une belle jeune fille en état, il faut y consacrer un temps fou et disposer de gros moyens. Marie-Antoinette (le film, pas le personnage historique) illustre à merveille le phénomène de la jeune fille. Elle est belle, elle est charmante, elle est gaie, mutine, fraîche, elle fait la fête tout le temps, elle s’amuse avec ses amis, elle fait ce qu’elle veut avec ses cheveux, elle change constamment de toilettes, de chaussures, de bijoux, mais que demande le peuple ? (Du pain, mademoiselle !) Marie-Antoinette est l’idéal du film de jeune fille, réalisé par une jeune fille, Sofia Coppola. C’est un monde délicieux (ce n’est pas Versailles), parfumé, meringué, irréel, comme la vie idéale de jeune fille présentée par les magazines féminins qui ont « adôoré » le film. Évidemment Marie-Antoinette (le film) s’arrête à la veille de la Révolution et du bain de sang (l’excès de meringue conduit toujours au bain de sang). Une telle apothéose de jeune fille ne peut que connaître la tragédie de la profanation la plus sanglante, parce qu’elle est tout simplement insupportable. Marie-Antoinette eût-elle été une grosse jeune fille, le peuple de Paris l’eût peut-être épargnée. Mais sa finesse, tout aristocratique, traduisait l’élite, la morgue, le pouvoir accaparateur. Alors que l’action de couper la tête d’une grosse jeune fille, perçue comme « ingrate », aurait perdu de sa force symbolique, revêtu un effet vaguement obscène, et gratuitement saignant. Cela n’aurait pas fait jubiler les tricoteuses au pied de l’échafaud mais aurait pu les mettre mal à l’aise en leur renvoyant une image bien trop proche d’elles-mêmes. C’est ainsi, même si les grosses sont souvent dans leur jeunesse des souffre-douleur de la vie ordinaire, on ne leur en veut jamais vraiment, elles paraissent inoffensives, résignées, et surtout sans prétentions pour ce qui concerne la vie sociale et politique. En somme, la grosse n’est pas prise au sérieux, y compris sur le plan sexuel. C’est bien pour cela qu’on y entre et qu’on en sort comme dans un moulin, mais comme elle ne crée pas de tensions, on la trouve aussi amicale, consolatrice, et apaisante. Et les hommes, surtout les hommes mûrs et riches, qui sont sultans dans l’âme, ont toujours une ou deux maîtresses bien grasses pour les délices de la chair dans leur harem. Maîtresses, faut-il le préciser, délibérément ignorées, reniées, cachées aux regards des autres. C’est une question de standing, on ne sort et n’exhibe que les belles jeunes filles (avec lesquelles parfois on ne couche même pas, ou peu) afin d’étaler sa puissance, son bon goût, sa bonne fortune, et on rentre après minuit, enveloppé par les ténèbres, retrouver sa grosse qui vous attend à bras ouverts, généreuse, reconnaissante et maternelle."
[1] Selon l’Antimanuel d’éducation sexuelle de Marcela Iacub et Patrice Maniglier (Bréal, 2005), « une écrasante majorité des femmes (plus de 90 %) cherchent des hommes plus âgés, plus diplômés, plus riches ».
[2] La jeune fille est comme le printemps dans lequel Cioran voyait la mort se pavaner parmi les bourgeons.
[3] Suzanne Kadar, Elles sont jeunes… eux pas, Éditions des Sentiers, 2005.
Copyright J.-C. Gawsewitch 2006

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